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Apprivoiser l’incertitude : la sérendipité de la vie diplomatique

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Par Patrick Pilon

Aucune pensée positive ne peut remplacer un soutien véritable, mais une certaine tolérance à l’incertitude permet à la vie se dérouler dans l’espace entre ce que nous avions prévu et ce qui est réellement arrivé.

Mes enfants et moi étions à l’arrière d’un taxi lorsqu’un autre taxi jaune s’est approché à notre hauteur à un feu rouge. Le chauffeur, à moitié sorti par sa fenêtre, faisait de grands signes avec conviction. Notre chauffeur a baissé sa vitre. L’autre chauffeur lui tendait une petite casquette de baseball. La casquette de ma fille. C’est à ce moment que je l’ai reconnu.

Aytekin nous avait conduit au retour de l’épicerie un après-midi, et quelque part entre le déchargement des sacs et le brouhaha pour faire descendre les enfants, la casquette de baseball de ma fille de trois ans avait glissé sur la banquette arrière sans que personne ne s’en aperçoive.

Nous venions d’arriver à Ankara, encore au stade de notre arrivée où chaque sortie au supermarché paraît un peu absurde : un coffre rempli de contenants dont on ne comprends pas les étiquettes, des collations achetées surtout pour rassurer de jeunes enfants, des trucs qu’on connait pour atténuer toute cette nouveauté.

Il nous avait reconnu à l’arrière d’un autre taxi, près de vingt-quatre heures plus tard, dans une ville de cinq millions d’habitants. Il avait gardé la casquette sur son tableau de bord toute la journée, nous a-t-il expliqué, en espérant croiser notre route de nouveau. Il avait lui aussi des filles, d’un âge proche des nôtres.

Le feu est passé au vert, les taxis se sont éloignés. Mais c’était le début d’une nouvelle amitié. Au cours des quatre années suivantes, Aytekin est devenu notre chauffeur de taxi préféré, puis quelque chose de plus difficile à décrire : il est devenu notre guide… celui qui nous expliquait son pays par petites bribes, une course à la fois. Il nous a appris quels jours fériés la ville se vidait et quand elle se remplissait, pourquoi tel quartier sentait la grillade certains soirs, comment distinguer la simple politesse de l’accueil authentique et sincère (et à quel point, en Turquie, les deux ne font souvent qu’un). Il corrigeait patiemment ma prononciation épouvantable et en riait de bon coeur.

Ce qui aurait dû être un trajet de quinze minutes vite oublié, de l’épicerie à la maison, est devenu l’une des amitiés marquantes de mes années en Turquie.

Les moments qui transforment nos vies sont souvent imprévus.

Parfois, ils surviennent simplement à un feu rouge, en criant dans une langue que vous ne parlez pas encore, en vous tendant quelque chose de petit que vous ne saviez même pas avoir perdu.

Rien de tout cela ne figurait dans nos séances d’information avant l’affectation

Nous préparons les affectations comme s’il s’agissait de projets à gérer. Nous dressons des listes. Nous lisons des rapports de mission des conseils d’autres expats. Nous suivons une formation interculturelle. Nous nous renseignons sur les écoles, les quartiers, les visas, les délais d’expédition, les systèmes de santé. Rien de tout cela n’est inutile. Quiconque a vécu un déménagement international comprend très vite pourquoi cette préparation existe.

Mais ce n’est pas dans la préparation que la vie se déroule. La vie se déroule dans l’écart entre ce que nous avions prévu et ce qui est réellement arrivé. Et que nous percevions cet écart comme une menace ou une opportunité dépend moins des circonstances que de notre rapport à l’incertitude elle-même.

L’intolérance à l’incertitude

Michel Dugas, psychologue à l’Université du Québec en Outaouais qui étudie depuis des décennies ce qu’il appelle l’intolérance à l’incertitude, décrit une tentation épuisante de vouloir gérer chaque issue possible, parce que l’incertitude semble intrinsèquement menaçante.

Les travaux de Dugas sont porteurs d’espoir précisément parce qu’ils soutiennent que cette réaction n’est pas innée. Elle est apprise. Ce qui signifie qu’elle peut aussi se désapprendre.

L’approche thérapeutique qu’il a mise au point repose largement sur ce que les psychologues appellent les expériences comportementales. Plutôt que d’éviter les situations incertaines, les patients y entrent délibérément. Ils confrontent leurs hypothèses catastrophes. Ils découvrent, peu à peu et de façon répétée, que l’incertitude n’est pas toujours une menace. Parfois elle est même positive.

La logique est étonnamment simple : la tolérance à l’incertitude est un peu comme un muscle. Elle se renforce avec le temps. Ce qui veut dire que la vie diplomatique, que nous l’ayons voulu ou non, fonctionne comme une immense expérience comportementale.

Nous changeons de pays sans trop savoir ce qui nous attend. Nous acceptons des amitiés que nous ne pouvons prévoir et des deuils que nous ne pouvons éviter. Nous laissons des casquettes de baseball dans des taxis que nous croyons ne jamais revoir.

L’incertitude est garantie

Ce qui varie, c’est de savoir si nous vivons cette incertitude d’abord comme un danger ou comme une possibilité.

Il existe un beau mot pour ce qui émerge parfois lorsque l’incertitude est tenue de la bonne manière : la sérendipité.

Horace Walpole a forgé le terme au XVIIIe siècle après avoir lu un conte persan sur les princes de Serendip, des voyageurs qui découvraient sans cesse des choses qu’ils ne cherchaient pas parce qu’ils demeuraient assez attentifs pour les remarquer. Plus tard, le sociologue Robert K. Merton a affiné l’idée : la sérendipité n’est pas une simple chance. C’est l’intersection du hasard et de la préparation, une occasion reconnue par un esprit attentif.

La sérendipité n’est pas un remède

Toutes les expériences ne sont pas positives. La sérendipité n’est pas un remède à la solitude, aux tensions conjugales, à l’épuisement, aux affectations difficiles, à la séparation familiale ou à la maladie mentale. Il y a des moments dans cette vie diplomatique où l’ouverture devient véritablement difficile, parce que l’épuisement laisse très peu de marge émotionnelle pour la curiosité.

Aucune pensée positive ne remplace le soutien nécéssaire. La recherche sur l’adaptation à l’étranger est très claire là-dessus : le soutien social compte énormément. La communauté compte. L’accès aux soins de santé mentale compte. Parfois, la bonne réponse à l’incertitude n’est pas plus d’ouverture, mais plus d’appui.

L’un des aspects très humain des travaux de Dugas est précisément cette reconnaissance. On ne bâtit pas sa tolérance à l’incertitude par la seule force de la volonté. On la bâtit souvent peu à peu, en relation, entouré de systèmes de soutien. Personne ne s’adapte entièrement seul.

Et il y a une mise en garde pratique que la recherche fait sans cesse ressortir : des journées surchargées laissent peu de place au hasard, peu de place à l’imprévu (Tonietto, Malkoc et Nowlis, 2018). La marge de manoeuvre n’est pas un luxe. C’est la condition préalable à l’adaptation.

L’amitié accidentelle

Certaines des relations les plus fortes que j’ai nouées à l’étranger ont débutées par des moments si anodins qu’ils ont à peine marqué les esprits sur le coup : une casquette égarée, une conversation dans le portique de l’école, un chargeur de téléphone emprunté, une question sur l’endroit où trouver le meilleur café. Le sociologue Mark Granovetter soutient, dans sa thèse, que ce genre de liens sociaux : ce qu’il appelle les liens faibles, comptent souvent plus que nos relations les plus proches, parce qu’ils nous exposent à des mondes où nous n’habitons pas déjà.

Et l’impact des liens sociaux n’est pas anodin. Des recherches récentes en santé publique considèrent le lien social lui-même comme un déterminant mesurable de la santé mentale et physique, le comparant mêmeà des facteurs que nous prenons plus au sérieux depuis longtemps, comme le tabagisme ou la tension artérielle (Holt-Lunstad, 2024).

La vie diplomatique nous pousse souvent à former des amitiés chronodatées. La vraie question est de savoir si nous leur permettons de s’épanouir.

Si nous restons pour un deuxième café. Si nous acceptons cette invitation. Si nous saluons en retour lorsque le chauffeur de taxi nous reconnaît dans la circulation, nous ouvrons des portes.

La carrière accidentelle

Presque tous les conjoint·es ou partenaire de diplomate ont une histoire qui commence par une rupture. Une carrière interrompue par un déménagement. Un rôle bénévole accepté à titre provisoire. Un projet à la pige pris d’abord pour survivre. Et puis, peu à peu, une nouvelle identité professionnelle émerge souvent de circonstances que personne n’aurait prévues délibérément.

Le théoricien de la carrière John Krumboltz appelait cela le hasard planifié : l’idée que les carrières porteuses de sens se construisent souvent non par une planification rigide, mais par la capacité à réagir aux occasions imprévues.

Le côté douloureux de cette réalité est bien documenté. La mobilité diplomatique nuit régulièrement à la continuité professionnelle, surtout pour les conjoint·e·s et partenaires. Mais la recherche suggère aussi que l’adaptation et le soutien social façonnent fortement la satisfaction de vie à long terme à l’étranger. Une part de ce qui est perdu par le mouvement perpétuel se reconstruit sous des formes que nous n’aurions pas pu prévoir au départ.

Une revue plus large de l’adaptation des familles expatriées permet de constater le même schéma à travers les affectations : la perte des réseaux de soutien établis est l’un des prédicteurs les plus constants de la tension, et leur lente reconstruction, l’un des prédicteurs les plus constants du rétablissement (Sterle, Fontaine, De Mol et Verhofstadt, 2018).

L’appartenance accidentelle

Il y a un moment, dans presque chaque affectation, où une ville cesse de sembler purement étrangère. En général, la transition est assez subtile pour qu’on la manque pendant qu’elle se produit. Le marchand de fruits vous demande où vous étiez la semaine dernière. Vous cessez de traduire intérieurement chaque mot avant de parler.

Le sociologue Ray Oldenburg décrivait les lieux comme les cafés, les librairies, les parcs et les restaurants de quartier comme des lieux tiers: ces environnements sociaux qui existent entre la maison et le travail, où l’appartenance se développe lentement par la répétition plutôt qu’intentionnellement

La répétition seule, bien sûr, n’est pas tout. Ce que les psychologues appellent “savourer”, cette petite attention délibérée portée aux moments ordinaires qui se déploient, semble être le pont entre la simple familiarité et l’appartenance ressentie (Pezirkianidis et al., 2023).

On ne rationalise pas son cheminement vers l’appartenance. On le vit. Un lieu familier à la fois.

Le soi accidentel

Les sociologues qui étudient les carrières diplomatiques notent souvent à quel point les vies internationales se déroulent rarement selon les plans d’origine. Les biographies deviennent non linéaires. Les identités évoluent de façon inégale à travers les pays, les langues, les amitiés et les pertes. La version de nous-mêmes qui a accepté une affectation ne ressemble souvent que partiellement à celle qui quitte vers la suivante.

Je pense parfois au père assis à l’arrière de ce taxi à Ankara il y a des années, avec de jeunes enfants, un turc hésitant et un coffre rempli d’une épicerie acheté dans la confusion.

Il ne reconnaîtrait pas tout à fait la personne qui écrit ceci aujourd’hui depuis São Paulo.

Et pourtant, la distance entre ces deux personnes s’est construite précisément à travers ces imprévus accumulés : amitiés, échecs, adaptations, réinventions, deuils, rétablissements, mardis ordinaires devenus des tournants, seulement avec le recul.

Il est tentant de faire de la sérendipité une stratégie. Ce n’en est pas une!

La sérendipité, c’est ce qui survient parfois lorsqu’on tolère l’incertitude assez longtemps pour que le hasard fasse son œuvre.

La pratique réelle est plutôt candide :

  • Marchez vers un lieu sans prévoir exactement votre trajet.
  • Acceptez une invitation que vous déclineriez normalement.
  • Devenez un habitué quelque part avant la fin des six premiers mois.
  • Demandez à quelqu’un où il va prendre un café.
  • Parlez au parent à côté de vous à la porte de l’école.
  • Restez cinq minutes de plus que ce qui est confortable selon vos habitudes.
  • Saluez en retour lorsque le chauffeur de taxi arrive à votre hauteur dans la circulation.

Rien de tout cela n’est sophistiqué. Tout cela, dans le langage de Dugas, constitue une expérience comportementale.

Les psychologues ont aussi un nom peu romantique pour ce que produisent ces petits retours : la capitalisation, le fait de réagir à un moment positif, ou de le partager brièvement, renforce discrètement le lien dans lequel il s’est produit (Lambert et al., 2012). Saluer en retour n’est pas une métaphore. C’est le mécanisme.

Aytekin conduit toujours un taxi jaune quelque part à Ankara. Ses filles ont grandi. La mienne aussi. La casquette est probablement enfouie dans une boîte quelque part, à la suite de notre récent déménagement du Kazakhstan vers le Brésil.

Cela n’a plus d’importance. Ce qui importe, c’est qu’une casquette de baseball perdue par un enfant a un jour interrompu, de manière imprévue, une journée bien remplie d’une famille fraîchement arrivée, juste assez pour y laisser entrer un autre être humain.

C’est ainsi que se déroule une grande part de la vie diplomatique. Tous les 2-3 ans nous nous remettons à l’incertitude. Si nous avons de la chance, et que nous sommes ouverts, patients et réceptifs, l’incertitude nous mène parfois à quelque chose d’inattendu. Une amitié. Une langue. Une nouvelle version de nous-mêmes. Il n’existe pas de liste pour cela. Il suffit d’apprends à prêter attention.

Et la plupart d’entre nous l’apprenons de la même façon que nous apprenons presque tout : par hasard.


Ancien journaliste à CBC, Patrick vit à l’étranger depuis une décennie. De la Turquie au Kazakhstan, il est maintenant au Brésil. Sa famille a beaucoup changé depuis son arrivée en Turquie avec trois jeunes enfants. Son parcours professionnel a changé lui aussi : de l’enregistrement d’une entreprise pour du travail autonome international à la contribution à plusieurs petits contrats dans des missions, Patrick a trouvé sa voie pour bâtir une vie professionnelle qu’il peut emporter avec lui.

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