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Haltères, excès et solitude

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By Andrew Elliott

Un athlète, un ermite ou un bon vivant. Quelle que soit la destination, ces trois archétypes semblent définir le conjoint accompagnateur qui suit sa compagne en mission diplomatique. C’est du moins ce que m’a confié une conjointe chevronnée, alors que nous balayions distraitement du regard nos téléphones  dans la salle d’attente d’un édifice gouvernemental de la rue Queen, à Ottawa,en attendant nos vaccins pour le voyage.

Il y a quelque chose de déconcertant à être ainsi catégorisé dans la salle d’attente d’un médecin par une inconnue, mais je suppose que mon allure résolument ordinaire a le don de mettre les gens à l’aise. Des années de mariage m’ont appris à ne pas demander quels étaient, selon elle, les trois types d’épouses accompagnatrices. Je suis donc ressorti de ce bâtiment avec un bras meurtri… et un ego tout aussi endolori. 

Certes, cette ritournelle sentencieuse ne se voulait être ni cruelle ni méprisante envers la contribution que j’apportais au bouleversement naissant de notre vie familiale, mais elle me parut néanmoins désinvolte, et bien peu en phase avec la solennité avec laquelle j’entamais cette nouvelle étape de ma vie.

Force est de constater qu’elle avait raison. Deux ans et demi se sont écoulés depuis notre arrivée en Jamaïque et, avec le recul, je constate avoir incarné chacune de ces figures. En homme vaniteux que je suis (tout homme l’est, à différents degrés), endosser le rôle de l’athlète beau gosse semblait la voie la plus honorable, au vu de la maxime entendue dans cette salle d’attente. Jeune retraité disposant d’un temps infini, la petite salle de musculation, sobrement mais convenablement équipée, du Haut-Commissariat du Canada devint mon refuge pour passer quelques heures chaque matin. J’ai affronté les haltères avec l’ardeur que j’aurais dû déployer dans la vingtaine, mais hélas, à quarante ans, mon corps me rappela à l’ordre.

Curieusement, ma publication sur les réseaux sociaux, vantant mes exploits à la salle de sport, n’a pas suffi à galvaniser ma volonté de vaincre un dos récalcitrant et des genoux marqués par une chirurgie. Athlète peut-être, mais sous toutes réserves.

Mon dos ayant décidé de mettre fin à mes ambitions sportives, j’ai donc glissé, sans trop de résistance, vers une existence plus sédentaire. Le genre de vie rythmée par les plaisirs de la table digne d’un athlète qui s’entraîne avec acharnement mais sans l’effort correspondant. Les kilos s’installèrent sournoisement, et après quelques mois, l’épicurien bien en chair prit ses aises. Pas dans le sens attendrissant où l’on exhibe son ventre en dansant comme dans « Les Goonies », mais bien cette prise de poids de la quarantaine, prétexte idéal pour s’acheter une voiture décapotable qu’on ne conduit que deux mois par an. « Bon vivant » : atteint (et sans grand effort).

Au fil de ces métamorphoses, une vérité s’imposa : sans bureau où se rendre, l’homme d’âge mûr se retrouve bien vite isolé. Les gens souhaitent se retrouver, mais les obligations s’interposent. Être parent complique encore l’affaire. Le cadre professionnel, lui, impose les interactions et favorise la création de liens avec des esprits partageant les mêmes affinités. Quand plus rien ne vous y oblige, il devient tentant de se replier. Petit à petit, je me suis donc retrouvé cloîtré. Transformation en moine : accomplie! (album d’Enigma compris).

Le temps a fait son œuvre, et je me sens désormais bien plus à l’aise dans ma nouvelle existence. Reprendre l’exercice fut une bouffée d’air frais, non seulement pour mon moral, mais aussi pour ma capacité à simplement pouvoir me déplacer. Je n’ai pas encore retrouvé ma silhouette d’athlète, mais j’imagine que c’est une notion subjective… tout comme l’est, d’ailleurs, le stade de l’épicurien. Quant à l’ermite, c’est le plus difficile à éviter, car il dépend beaucoup des autres. Pourtant, à force de sortir de sa coquille, on finit par se faire de nouveaux amis. Les liens noués à l’âge adulte n’auront jamais la profondeur de ceux forgés dans la vingtaine, mais à quoi bon s’expatrier si on ne cherche pas à élargir ses  horizons ? Les premiers pas sont ardus, mais la récompense en vaut la chandelle.

À quarante ans et des poussières, lorsqu’on plie bagage pour une vie nouvelle, sans emploi ni véritable plan hormis celui de soutenir sa famille, on deviendra probablement un athlète, un épicurien ou un ermite ; mais il y a fort à parier qu’on tiendra un peu des trois.

Chris Stewart est un professionnel créatif depuis plus de 20 ans : photographe, magicien de la vidéo, écrivain, illustrateur, souvent en train de jongler avec plusieurs casquettes à la fois. Chris est aussi un expert en préparation de valises ! Il est actuellement basé au Myanmar, après avoir vécu des aventures au Cambodge, au Pakistan, en Grèce et au Japon. Les « astuces du RFDC » visent à offrir des conseils rapides pour mieux naviguer les cycles d’affectation. Ah, et c’est Chris qui réalise toutes les illustrations de ses publications!


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