Le RFDC est un organisme bénévole constitué d'une équipe de conjoints d'employés du GdC qui oeuvrent à bâtir des ponts et défendre les intérêts des familles de diplomates canadiens à l'étranger.

Étranger, chez soi
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Après avoir passé des années à l’étranger, vous rentrez avec des histoires qui méritent d’être racontées, mais vous remarquez que votre famille et vos amis vous écoutent… poliment. On ne vous prête pas vraiment attention. Nos vies atypiques peuvent parfois rendre difficiles les discussions avec nos amis et notre famille au Canada.

Par Patrick Pilon

L’odeur des côtes levées au sirop d’érable flottait dans une cour de Gatineau, se mêlant à celle de la citronnelle et au son des éclats de rire. Mes amis comparaient des itinéraires pour se rendre à leur chalet, ils parlaient de planification scolaire ou du progrès des rénovations de leur maison, et le rythme tranquille de leur vie se poursuivait normalement. 

Nous venions de rentrer après trois années au Kazakhstan, nos vingt valises réparties entre les sous-sols de nos parents. Nous avions un mois pour reprendre notre souffle avant de déménager à São Paulo. Ce barbecue était censé nous faire sentir chez nous.

Quand quelqu’un m’a demandé : « Alors, comment c’était ? », j’ai souri… Comment résumer ces années, l’étendue infinie de la steppe kazakhe, la beauté soudaine de Samarcande, la façon dont Astana semblait se réinventer du jour au lendemain. J’ai commencé à raconter mais à mi-chemin, j’ai vu les hochements de tête polis, la conversation qui perdait son élan. Ce n’était pas du désintérêt; ils partageaient simplement leur vie « canadienne ». C’était moi qui avais oublié comment parler de choses plus ordinaires.

La psychologie de l’expérience non partagée

Des psychologues de Harvard ont nommé le sentiment qui surgit après la première question polie, cette déception subtile lorsque le lien se rompt. Ils l’appellent « le coût inattendu de l’expérience extraordinaire » (the unforeseen cost of extraordinary experience).

Dans le cadre d’une expérience, les chercheurs Gus Cooney, Daniel Gilbert et Timothy Wilson ont demandé à des participants de regarder différentes vidéos, certaines drôles, d’autres ennuyeuses, et d’en discuter ensuite en groupe. On aurait cru que les personnes qui avaient vu les vidéos les plus divertissantes se sentiraient plus heureuses d’en parler. Mais c’est le contraire qui se produisait. Après avoir essayé de partager leurs expériences, les participants qui avaient vu la « meilleure » vidéo se sont sentis plus seuls, et non plus proches.

Leur joie ne se transmettait pas.

La conclusion de l’étude était d’une simplicité déconcertante : nous tissons plus facilement des liens autour de ce qui est ordinaire que face à ce qui est exceptionnel. L’ennui qu’on partage crée des liens plus solides que l’émerveillement solitaire. Ce n’est pas parce que les gens vous envient, mais parce que la conversation dépend d’un terrain d’entente.

C’est un paradoxe subtil de la vie internationale. Vous rentrez chez vous avec des histoires qui vous semblent lumineuses et significatives – les marchés de Samarcande, le silence de l’hiver kazakh, les amitiés nouées malgré le caractère éphémère de la vie diplomatique – et vous voulez les offrir comme un pont. Mais au lieu de ça, vos histoires atterrissent comme des cartes postales venues d’une autre planète. Les gens écoutent gentiment, ils acquiescent poliment. Et vous pouvez sentir le moment où l’histoire cesse de résonner pour les autres.

Vivre entre différents mondes

Pour les familles de diplomates, ce paradoxe de Harvard n’est pas seulement le résultat d’une étude, c’est l’air que nous respirons! Nos vies se déroulent à travers des expériences qui sont atypiques et qui ne sont pas facilement comprises. Ces expériences contiennent souvent une dimension culturelle, géographique et historique. Nous évoluons entre des mondes qui se recoupent rarement, et nous devons réévaluer constamment notre notion de la normalité. 

Les psychologues expliquent qu’il s’agit d’un problème de repères relationnels ou de points d’ancrage qui aident les gens à trouver un terrain d’entente dans la conversation. Lorsque ces ancrages disparaissent, la connexion avec l’autre vacille. Pendant que nous apprenions à nous repérer dans un bazar à Tachkent ou à survivre aux hivers à -30 degrés d’Astana, nos amis restés au pays évoluaient à travers le rythme d’une vie locale que nous ne comprenons plus. Aucun des deux chemins n’est plus riche ou plus pauvre, ils mènent simplement à des repères différents.

Les enfants ressentent particulièrement cet aspect. Les recherches sur les « enfants de la troisième culture », ces enfants qui grandissent en dehors de la culture d’origine de leurs parents, montrent que leur vie est marquée à la fois par une grande capacité d’adaptation et un sentiment subtil de déracinement. David Pollock et Ruth Van Reken, qui ont inventé ce terme, ont constaté que ces enfants développent souvent une intelligence sociale remarquable, mais ont du mal à trouver leur place. « Chez soi » n’est plus un lieu, mais un cycle de départs et de retours.

Des études récentes menées par les organismes International Schools Consultancy Research et REC Parenting reconnaissent cette dualité. Les enfants qui voyagent à travers le monde sont résilients, multilingues, curieux, mais souvent seuls. Ils apprennent à imiter facilement les autres et à décrypter les signaux sociaux avec une précision digne d’un diplomate. Pourtant, lorsqu’ils rentrent « chez eux », ils sont confrontés à ce que les psychologues appellent le choc culturel inversé, cette dissonance entre le fait qu’ils éprouvent un sentiment d’appartenance mais ne parviennent pas à s’intégrer. Un adolescent participant à une étude menée en 2023 dans une école internationale l’a résumé simplement : « J’ai vécu partout, mais je ne me sens pas de quelque part de précis. »

Les parents vivent une version similaire de cette dérive. La sociologue Anne Copeland la décrit comme un « chagrin invisible », un deuil de lieux et de personnes dont personne autour de vous ne se souvient. Après chaque affectation, les familles reconstruisent leur vie quotidienne – écoles, cuisines, routines – tout en portant un bagage émotionnel qui n’a nulle part où se poser. Le chagrin se cache sous la logistique, et il vous manque ce qu’un thérapeute spécialisé dans le rapatriement a déjà appelé « un public pour l’histoire de votre vie ».

Alors que les familles diplomatiques sont formées pour établir des liens entre les cultures, l’ironie est qu’elles se sentent souvent moins comprises dans la leur. La même flexibilité qui nous rend efficaces à l’étranger peut nous rendre difficiles à placer chez nous. Nous revenons avec une grande empathie, mais en parlant un « dialecte » que peu de gens reconnaissent.

C’est le choc subtil de réaliser que pendant mon absence, la vie à la maison a continué à suivre un rythme que je ne comprends plus tout à fait. Mes amis ont adopté de nouvelles routines, les familles ont évolué, les petites habitudes sont devenues des références communes dont je n’ai pas été témoin. Et eux, à leur tour, ne voient pas vraiment à quel point j’ai changé.

C’est là le cœur du paradoxe de la communication après de longues absences : les personnes qui me connaissent le mieux peuvent soudainement me sembler les plus éloignées. Il manque un chapitre à notre histoire commune. Ils se souviennent de la version de moi qui est partie, tandis que je reviens en parlant d’un monde où ils ne sont jamais allés.

Pour combler ce fossé, il faut d’abord le nommer. Les recherches sur le rapatriement montrent que les familles qui restent en contact avec leurs proches pendant leur séjour à l’étranger, par des appels réguliers, des nouvelles rapides, des petits aperçus de leur vie quotidienne, ont tendance à se réintégrer plus facilement que celles qui essaient de renouer d’un seul coup. La distance est moins douloureuse lorsque l’histoire s’est poursuivie ensemble, même de manière informelle.

Trouver ma tribu

S’il y a une leçon claire que j’ai apprise, c’est que j’ai besoin de deux types de sentiments d’appartenance.

Le premier est ancré dans mon milieu d’origine, c’est-à-dire ma famille et mes vieux amis qui se souviennent d’où je viens. Ils m’apportent le réconfort de la continuité, même lorsque la connexion peut sembler inégale. Ces relations me maintiennent attaché à la version de moi-même qui existait avant les passeports rouges et les affectations, avant que ma perception de la normalité ne s’élargisse.

Le deuxième type est un sentiment d’appartenance à ceux qui comprennent cette vie. Ce sont les personnes qui ont vécu cette « situation transitoire », qui connaissent le poids du départ et la grâce maladroite du retour. Cela peut être d’autres familles de diplomates, des collègues de missions passées ou des amis rencontrés dans des écoles internationales et des communautés virtuelles d’expats. Ils parlent mon langage. Ils savent pourquoi un adieu peut être comme une petite peine d’amour, pourquoi le bavardage multilingue de mes enfants est à la fois merveilleux et compliqué, pourquoi le rapatriement suscite un mélange de gratitude et chagrin.

Ensemble, ces deux cercles sociaux forment une sorte d’équilibre, l’un me rappelant d’où je viens, l’autre affirmant qui je suis devenu.

C’est comme ça que le travail d’appartenance se bâtit, non pas en essayant de minimiser nos histoires, mais en apprenant à les rendre compréhensibles.

Comment être compris de nouveau

Quand mon entourage a cessé de comprendre ma vie, la solution n’était pas de parler plus fort, mais de mieux expliquer. Des années passées à vivre dans différentes cultures m’ont appris que la connexion ne dépend pas de la similitude, mais de la volonté de construire un pont. Voici ce qui fonctionne pour moi : 

Je partage des expériences au lieu de me lancer dans de longues explications.

Je cuisine quelque chose que j’ai aimé à l’étranger, un « Çiğköfte » turc ou un café jordanien à la cardamome. Je fais jouer une vidéo de rap kazakh sur YouTube ou j’enseigne une phrase dans la langue que nous venons de quitter. Des gestes simples comme ceux-là transforment mes histoires en petites expériences que les autres peuvent goûter; des échantillons de vie qui font rire ou qui deviendront des souvenirs partagés. Des proches parlent encore d’une sorte de bonbons au lait caillé séché que j’avais rapportés à la maison : la plupart n’ont pas pu garder ces « kurt » dans leur bouche plus de quelques secondes. Ce souvenir nous lie bien plus profondément que les récits de mes voyages. 

Je débute avec l’émotion, pas la géographie.

Quand je raconte une histoire aujourd’hui, je commence par décrire ce que j’ai ressenti avant de décrire où j’étais. Peu de gens peuvent imaginer la ligne d’horizon d’Astana, les échos de la route de la soie en Ouzbékistan ou les paysages du Kirghizistan. Mais tout le monde comprend la confusion, l’émerveillement ou le doute. Les émotions partagées créent un pont entre les mondes.

Je partage la différence sans en faire une division.

Parfois, je commence une histoire par « Cela m’a pris au dépourvu la première fois que j’ai vu cela ». Une phrase simple comme celle-ci atténue la distance. Elle invite les autres à entrer dans le récit sans qu’ils aient à prétendre qu’ils comprennent déjà.

J’essaie de raconter des histoires ancrées dans ce que nous partageons, et non ce qui nous sépare.

La nouvelle école de mon enfant à l’étranger n’est pas vraiment une histoire de déménagement, c’est plutôt celle de la recherche d’un endroit où il peut se sentir chez lui. Mon adaptation personnelle n’a rien à voir avec les visas ou l’expédition de notre cargo; c’est en fait l’expérience de recommencer à zéro. Lorsque je me concentre sur le sentiment qui se cache derrière cette expérience, les gens y reconnaissent également une partie d’eux-mêmes.

Maintenant, j’approfondis sur un sujet uniquement lorsque quelqu’un s’y intéresse. Lorsque les yeux d’une personne s’illuminent ou que ses questions persistent, c’est pour moi le signe qu’il faut poursuivre l’histoire.

Je réponds à leur curiosité par une curiosité réciproque.

Tout comme j’espère que les autres s’intéresseront à l’étrangeté de ma vie, j’essaie d’écouter attentivement la leur. Chaque ville natale porte un paysage en elle. Lorsque j’écoute les histoires des autres avec la même attention que celle que je recherche, la compréhension devient mutuelle, et non unilatérale.

Être présent: La meilleure façon de reconnecter

Si nous avons pris le temps de partager un repas, une balade en voiture ou une conversation tardive lors de nos courtes visites à la maison, c’est parce que nous comptons toujours les uns pour les autres. La table partagée, les rires familiers, l’effort discret pour être là, c’est là que l’appartenance se reconstruit, tranquillement et solidement.

Mais même alors, une partie de moi s’emploie à traduire. La réintégration n’est pas un simple atterrissage, c’est une langue que l’on continue d’apprendre, un geste à la fois. 

Les recherches sur les amitiés internationales révèlent quelque chose de remarquable : lorsque deux personnes se lient d’amitié grâce à leur expérience commune de la vie à l’étranger, quelque chose transcende les schémas habituels de l’amitié. Elles disent souvent entretenir des liens plus étroits malgré la distance que des personnes qui vivent dans la même ville. Elles saisissent les transformations chez l’autre parce qu’elles ont vécu des transformations similaires. Elles peuvent partager des choses comme « j’avais le mal du pays, mais je me suis aussi rendu compte que je ne savais plus vraiment où était mon chez-moi » et susciter de la compréhension plutôt que de la perplexité.

Sources et recherche

Cet article s’appuie sur plusieurs recherches, incluant celles-ci :

Étude de Cooney et al. à Harvard sur les expériences extraordinaires et l’aliénation sociale

The Unforeseen Costs of Extraordinary Experience

Extraordinary Experiences Are Socially Isolating 

Recherches sur les enfants de troisième culture et le développement de l’identité

International School Educator Perspectives on Third Culture Kids 

Raising expat kids: The identity dilemma 

Restorative practices and Third Culture Kids 

Raising Expat Kids and Third Culture Kids 

International Schools and Third Culture Kids Identity

Études sur le rapatriement et le choc culturel inversé

Cultural adjustment and reverse culture shock 

Reverse Culture Shock – The Challenges of Returning Home 

Expat culture shock boomerangs in the office 

Expat Repatriation Reality – Reposting 

‘It is not an easy street for families’

Un homme prenant une photo de lui-même dans un miroir, souriant et portant une veste noire.

Ancien journaliste à Radio-Canada, Patrick vit à l’étranger depuis une décennie. De la Turquie au Kazakhstan, il réside aujourd’hui au Brésil. Sa famille a beaucoup évolué depuis son arrivée en Turquie avec ses trois jeunes enfants. Son parcours professionnel a aussi changé : de l’apprentissage des processus administratifs pour se lancer à son compte, à des contributions à plusieurs petits contrats avec des missions diplomatiques, Patrick a développé une carrière qu’il peut emporter partout avec lui.

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