Le RFDC est un organisme bénévole constitué d'une équipe de conjoints d'employés du GdC qui oeuvrent à bâtir des ponts et défendre les intérêts des familles de diplomates canadiens à l'étranger.

Quand la résilience des conjoints fait toute la différence
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Par Geneviève Angers

Il y a un peu plus de 20 ans, alors que mon conjoint et moi envisagions notre premier poste à l’étranger à Islamabad, les yeux brillants d’excitation malgré les regards inquiets de nos proches, un collègue plus âgé avait lancé à mon conjoint ce qu’il présentait comme son plus important conseil : « Si tu veux que ta carrière à l’étranger soit un succès, assure-toi que ta blonde soit heureuse… » 

Sur le coup, j’avais trouvé la remarque étrange, voire un peu réductrice. J’étais l’accompagnatrice de l’employé, oui, mais n’étais-je pas responsable de mon propre bonheur? 

Une fois arrivée en poste, j’ai tout compris. Je n’étais plus « moi », une personne avec un bagage professionnel hétéroclite mais efficace. Je ne trouvais plus en moi la débrouillarde travaillante, capable de réinventer son gagne-pain à une époque où le concept des nomades numériques n’existait pas vraiment. J’étais la « conjointe de l’employé », la « personne à charge ». 

J’ai dû me redéfinir, petit à petit, et y trouver ma raison d’être. Quatre postes plus tard, je perçois encore la sagesse du conseil de ce collègue chevronné. 

En 20 ans, j’ai connu des conjoints qui subissaient les postes à l’étranger, et qui portaient en eux un grand mal du pays. J’ai vu des employés qui finissaient par changer de carrière pour sauver leur couple ou d’autres qui prenaient des décisions majeures quant au prochain poste sans vraiment consulter leur partenaire de vie. J’ai aussi vu des conjoints qui préféraient ne pas poser trop de questions, parvenant néanmoins à recréer leur cocon familial d’un pays à l’autre. 

Si certains souffrent plus ou moins secrètement, jurant que tout irait mieux s’ils étaient de retour au Canada, j’ai aussi vu beaucoup de gens qui, comme moi, apprécient ce mode de vie malgré mille et un défis.

L’époque où le diplomate (généralement un homme) avait une épouse qui le suivait fidèlement et excellait dans l’organisation de réceptions diplomatiques à la maison est révolue. Sauf exception, la société canadienne n’est plus construite pour qu’on puisse voguer ainsi jusqu’à la retraite. 

Il est plus courant de nos jours que les deux membres du couple soient sur le marché du travail. Les personnes qui accompagnent leur conjoint ou leur conjointe diplomate à l’étranger ont souvent déjà démarré une carrière au Canada ou elles étaient sur le point de se lancer. Que l’on partage ou pas le désir de travailler durant les postes à l’étranger, l’inquiétude face à l’emploi au retour — et face aux conditions financières d’une retraite éventuelle — tourmente la plupart des conjoints. 

Malheureusement pour nous, les emplois qui sont facilement transférables à l’étranger ne sont pas si communs et, dans la plupart des pays, les conjoints n’obtiennent pas un permis de travail leur permettant d’accéder à un emploi local rémunéré. Et même lorsque des accords bilatéraux ou encore des lois locales permettent au conjoint de travailler, c’est souvent avec un salaire bien plus petit que celui qu’on obtiendrait au Canada.

Sur le plan de la carrière, les conjoints sont donc confrontés à de sérieux défis. La plupart doivent mettre leurs aspirations professionnelles en veilleuse, ou du moins apprendre à recadrer leurs objectifs de carrière. Les plus chanceux parviennent à maintenir une carrière au Canada en dépit des années à l’étranger en négociant des ententes de télétravail ou en bénéficiant de congés non payés qui augmentent grandement leurs chances de retrouver un emploi semblable au retour. Néanmoins, pour la majorité des conjoints, l’expérience de vie à l’international n’est pas particulièrement valorisée et la progression de carrière s’en trouve radicalement freinée. 

Les grands voyageurs diront que ces sacrifices sont contrebalancés par la richesse des expériences qu’ils ont la chance de vivre. Il existe autant d’opinions à ce sujet que d’individus. Si une chose est certaine, c’est que les conjoints qui tirent parti de leur expérience à l’étranger bénéficient d’un talent particulier pour s’adapter aux changements. 

Qui suis-je si je ne travaille pas? 

Dans son nouveau pays d’affectation, le diplomate qui arrive dans une ambassade y récolte habituellement un réseau professionnel et social. Pour ceux qui partent en poste en famille, les enfants en âge scolaire se retrouvent peu à peu dans une routine déterminée en grande partie par l’école. À l’opposé, les priorités quotidiennes sont bien plus floues pour le membre du couple qui n’a pas d’emploi dans ce nouveau pays, même si les défis logistiques familiaux reposent souvent sur les épaules du conjoint ou de la conjointe qui semble avoir le plus de temps.

« Quand tu ne travailles pas pour la première fois de ta vie adulte, c’est psychologiquement troublant, et cela peut nous affecter sur le plan identitaire », mentionne Marie-Andrée Poupart, conjointe d’un employé d’Affaires mondiales Canada (AMC) en poste au Moyen-Orient. Pour la 3e fois, elle a laissé sa carrière en suspens pour accompagner ce dernier en poste, avec leurs deux enfants. « C’est un peu comme une déconstruction de ce que tu es.  Au début, cela peut être très contrariant », dit-elle. 

Subitement sans salaire, certaines personnes sont perplexes au sujet de leur autonomie financière, et se questionnent même sur le principe fondamental d’égalité dans leur couple. Plusieurs vivent une solitude intense, alors que d’autres trouvent le moyen de s’épanouir malgré les obstacles, en privilégiant les activités leur permettant de rencontrer des gens qui partagent leurs intérêts et ainsi tenter d’apprécier leur nouvel environnement.

Puisqu’il est crucial de veiller à ce que les enfants s’adaptent au nouveau poste, les parents utilisent diverses astuces pour créer un nouveau réseau de personnes-ressources et d’amis éventuels. Ils s’assurent aussi que leurs enfants maintiennent certaines amitiés à long terme malgré les déménagements et la distance. C’est particulièrement important pour les enfants qui commencent à déménager à l’étranger si tôt qu’ils n’ont pas eu l’occasion de développer des amitiés et des souvenirs leur permettant de considérer le Canada comme leur “chez-soi”.

Tout à l’opposé, certaines personnes préfèrent adopter un profil bas et évitent de se joindre aux rencontres sociales. Vivre dans le même complexe que des collègues de l’ambassade ou être constamment identifié comme un étranger dans la rue peut certainement contribuer au sentiment d’avoir moins de vie privée.

Réapprendre à fonctionner au quotidien

Autant la vie à l’étranger peut mener à de belles découvertes et à des voyages extraordinaires, autant cette vie peut être associée à une certaine perte de liberté de mouvement, voire d’autonomie, avec des déplacements plus ardus pour des raisons de sécurité ou en lien avec des coutumes locales. 

Certaines sociétés fonctionnent avec des horaires qui sont très différents des nôtres. On tente alors de s’adapter au style local et parfois à d’autres visions de l’efficacité ou des services au quotidien. 

Les enjeux sur le plan de la sécurité personnelle peuvent ajouter un stress important à la vie quotidienne. Des barrières linguistiques peuvent également apporter leur lot de défis, surtout pour les conjoints qui n’ont pas le soutien direct des employés de l’ambassade, et qui n’ont pas bénéficié d’une formation linguistique comme certains employés. 

Les conditions de vie entre les pays développés et les pays en développement varient aussi beaucoup. Ces différences peuvent être ressenties plus profondément par les membres de la famille qui baignent davantage dans la société locale en faisant des courses et en devant trouver des solutions pour la vie de tous les jours. Manger 100% local, ce n’est pas facile avec des enfants : plusieurs aiment retrouver leurs anciens repères dans un nouvel environnement. 

Pour ajouter aux défis parentaux, il y a des endroits où l’accès à des garderies est quasi inexistant. Où trouve-t-on des camps de jour intéressants et abordables pour les congés scolaires comme on en trouve au Canada ? Si l’on doit prendre soin de jeunes enfants toute la journée ou être présent lorsque des enfants en âge scolaire terminent leur journée très tôt, les possibilités d’emploi sont limitées à moins d’avoir le budget nécessaire pour obtenir de l’aide à la maison.

Le pouvoir d’achat d’une famille de diplomates peut varier énormément d’une affectation à l’autre, en dépit du fait que certaines Directives sur le service extérieur tentent d’atténuer ces différences financières. Le choc initial peut être majeur, mais la plupart des gens s’adaptent à la situation et à la culture d’accueil au bout de 6 mois. 

La famille peut également devoir s’adapter à des incidents récurrents comme des pannes d’électricité ou des intempéries saisonnières. D’autres se trouvent face à des circonstances plus sérieuses menant à des évacuations pour des questions de sécurité ou dans le cadre de crises politiques. La résilience se bâtit jeune et ne fleurit pas toujours facilement — imaginez un jeune qui doit accepter le fait que l’internet soit trop instable dans son nouveau pays d’affectation pour s’adonner à ses jeux préférés, ou une autre qui doit quitter subitement ses meilleures amies suite à une évacuation forcée. Pour mener une vie familiale équilibrée, tout va mieux si les parents parviennent peu à peu à transmettre à leurs enfants une certaine soif d’aventures et de découvertes.

Pour la scolarité des adolescents, les conjoints se retrouvent parfois à devoir naviguer entre les questions de compatibilité des systèmes scolaires. Si l’employeur s’assure en partie de la compatibilité des différentes écoles avec nos écoles canadiennes, de réels défis persistent si un déménagement a lieu durant les dernières années du niveau secondaire. Pour être admis dans une nouvelle école au retour au Canada, certains jeunes doivent compléter des cours additionnels, en plus de devoir s’ajuster à une approche éducative et un milieu scolaire différents. Le souhait qu’un enfant puisse compléter son diplôme d’études secondaires n’est plus reconnu par AMC comme une justification acceptable pour une extension d’un an en poste. 

Face à l’ensemble de ces défis, on peut comprendre que pour plusieurs conjoints, l’espace mental essentiel à l’épanouissement professionnel ne soit pas très grand! 

Une occasion de remodeler sa vie

Les habitués le savent : pour être heureux en poste, il faut bien s’occuper de soi. Chaque affectation à l’étranger peut être perçue comme l’occasion de modeler sa « nouvelle vie » selon l’évolution de ses priorités. Ce saut dans un autre monde est l’occasion d’élargir des intérêts et d’explorer d’autres facettes de sa personnalité : « Qui suis-je, moi, dans ce pays asiatique, arabe, latin ? » On est bien plus qu’une personne à charge. 

Les conjoints devraient plus souvent être célébrés pour leur résilience. Ils sont souvent responsables du maintien de la cohésion familiale, sans laquelle l’employé ne pourrait pas être aussi performant d’un poste à l’autre. 

Si les occasions professionnelles ne se manifestent pas, certains en profitent pour s’attaquer à des objectifs qu’ils ne pouvaient pas atteindre autrement : ils en profitent, par exemple, pour retourner aux études grâce à des formations à distance, alors que d’autres se consacrent à des projets créatifs selon leurs talents (photographie, peinture, écriture, etc.). Certaines personnes font du bénévolat au sein d’un organisme qui les inspire, ou entreprennent une profonde remise en forme. Chez certains individus, c’est un peu de tout cela à la fois ! 

Pour Marie-Andrée Poupart, afin de s’épanouir dans l’expérience internationale, ne pas travailler du tout n’était pas une option. Bien qu’elle ait une autre carrière au Canada, elle a développé des intérêts qui l’ont menée à une formation de coaching qui peut lui être utile où qu’elle soit. Elle croit que sa santé mentale s’en porte mieux puisqu’elle peut créer des projets et offrir des ateliers, et ainsi elle ne s’ennuie pas. Plus récemment, elle consacre de l’énergie au Réseau des familles de diplomates canadiens où elle agit à titre de coprésidente. 

Face aux défis associés à la vie dans le service extérieur, AMC offre des services de soutien en santé psychologique aux employés et à leurs personnes à charge, tant pour des problèmes personnels que pour des enjeux liés au travail. Nombreux sont ceux qui font appel à leurs services, en toute confidentialité. 

Les personnes qui s’épanouissent dans le processus de vie à l’étranger sont parmi les personnes les plus intéressantes que j’ai fréquentées. Une fois de retour au Canada, peu de gens peuvent comprendre la complexité de ce que nous avons vécu. Mais quand il nous arrive de recroiser des individus avec qui nous partageons ce bagage diplomatique ou une culture spécifique qui a marqué quelques années de nos vies, la compréhension et la complicité peuvent être profondes. 

Sans nécessairement adorer son nouveau milieu de vie, on apprend peu à peu à y trouver son équilibre et parfois même son bonheur.

(Une version raccourcie de ce texte a initialement été publiée sur le site d’Affaires mondiales Canada. L’autrice du texte initial en présente ici une version plus élaborée.)

Portrait d'une femme assise à l'intérieur, souriante, avec des arbres en arrière-plan et un décor chaleureux.

Geneviève Angers a exploré plus d’une quarantaine de pays comme journaliste pigiste, globe-trotteuse, employée d’Affaires mondiales Canada, et conjointe d’un diplomate. Elle accompagne actuellement ce dernier pour un 4e poste en Asie.

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