Il y a deux ans, avant de partir pour New Delhi pour ma première affectation avec mon mari, je connaissais peu de choses sur la vie à l’étranger. J’ai discuté avec une autre conjointe qui avait vécu auparavant au Pakistan avec son mari.
« Sois consciente du manque de soutien aux conjoints », était son message. À l’époque, je ne comprenais pas vraiment ce que cela signifiait. Manque de soutien de quoi ? Pourquoi aurais-je besoin du soutien de l’employeur de mon mari ? Puis, en octobre, nous avons atterri en Inde, et en quelques semaines, son avertissement est devenu clair. Mon mari était désormais le capitaine de mon comité social, mon thérapeute et mon conseiller professionnel, face au sentiment de désarroi que j’éprouvais dans la poursuite de ma carrière de journaliste. En décembre, je savais que j’étais déprimée, je ne passais que quelques heures par jour à écrire ; puis je regardais la télévision, faisais le ménage ou la lessive, me demandant, en enlevant les peluches du sèche-linge, ce que je faisais exactement de ma vie…
Mon expérience en tant que conjointe de diplomate n’est pas unique, mais elle est rarement comprise. En 1981, la Commission royale sur les conditions du service extérieur a chargé la commissaire Pamela McDougall de rédiger un rapport sur les changements nécessaires dans les services extérieurs ; elle écrit que les conjoints « sont essentiels à un service extérieur efficace et ont été trop longtemps ignorés et non reconnus pour le rôle qu’ils jouent dans la représentation du Canada à l’étranger en facilitant le travail des employés en rotation ».
Le rapport McDougall a mis en évidence les problèmes clés auxquels les conjoints étaient confrontés à l’époque de sa création : faibles possibilités d’emploi, des services de soutien insuffisants et la nature perturbatrice d’une vie avec un agent du service extérieur.
« Les conjoints sont des membres de la communauté du service extérieur qui doivent être sortis de leurs coquilles, écrit McDougall, notant que les objectifs, les ambitions et les motivations des conjoints sont variés et leurs expériences distinctes ne leur permettent pas de tous se retrouver dans le même moule.
Plus de 40 ans se sont écoulés depuis le rapport McDougall et les conjoints qui partagent leurs expériences dans cet article font écho des mêmes problèmes que McDougall. Bien que le Réseau des familles de diplomates canadiens, nouvellement formé, travaille à changer cela, il est clair que cette « coquille » dans laquelle les conjoints sont placés n’a pas encore été brisée.
Réseau des familles de diplomates canadiens
Créé en mars dernier, le Réseau des familles de diplomates canadiens est constitué de conjoints et a été initié par Meagan Dalby, agente du service extérieur d’IRCC. Meagan, qui a 15 ans de carrière, trouve qu’au sein du service extérieur, les familles n’ont jamais semblé être un facteur lors de l’élaboration des politiques et Directives sur le service extérieur (DSE).
« Depuis que je suis dans le service extérieur, j’ai toujours pensé qu’à notre époque, où nous visons l’égalité des sexes, et l’accomplissement équitable dans un couple, il y a encore cette attente que les conjoints aiment suffisamment leurs partenaires pour tout abandonner… carrière, amis, famille, tout, et ne demandent rien en retour. »
Le réseau a trois objectifs principaux : accompagner les conjoint(e)s dans leurs défis professionnels, offrir un accès accru à de l’information utile et pertinente et le la reconnaissance par le gouvernement, de ces défis auxquels font face les conjoint(e)s.
Trouver un emploi pendant une affectation est le problème le plus courant chez les conjoints et peut durement affecter leur estime de soi et leur stabilité financière, explique-t-elle, surtout s’ils ont cette impression qu’ils devront dépendre financièrement de leur partenaire toute leur vie.
« Que ce soit dans le service extérieur ou en dehors du service extérieur, nous savons que le divorce et la séparation existent. Nous savons que cela rend les femmes plus vulnérables aux difficultés financières, si elles sont sous-employées ou hors du marché du travail, et plus les conjoint(e)s sont hors du marché du travail longtemps, plus il est difficile de recommencer à travailler. »
Les mots qui nous séparent
Arrivée au Sénégal pendant la nuit, J.G. et son partenaire ont été accueillis par son supérieur, qui les a informés qu’il y avait eu une effraction dans son nouveau quartier deux jours auparavant. Cette information a inquiété J.G., surtout lorsqu’elle a réalisé que les portes de son nouveau balcon ne fermaient pas à clé. Seule, toute la journée, dans leur nouvel appartement, J.G. sursautait au moindre bruit, craignant que quelqu’un ne soit entré.
Avant de déménager au Sénégal, son conjoint a suivi une formation sur le travail dans un environnement dangereux, un cours en personne qui prépare les employés du gouvernement aux situations auxquelles ils peuvent faire face. J.G., cependant, n’a reçu qu’un cours d’autodéfense en ligne, qu’elle a dû regarder pendant son temps libre, avant de quitter.
« Après notre arrivé, j’avais peur, et puis je me souviens être sortie et ne pas comprendre un seul mot de ce que les gens disaient autour de moi, c’était terrifiant », dit-elle.
Après avoir appris qu’ils déménageaient au Sénégal, un pays francophone, J.G. a demandé si elle pouvait prendre des cours de français. On lui a répondu que, le français étant une langue officielle du Canada, l’employeur ne fournirait donc pas de cours, cette non connaissance du français l’a suivi durant ses deux années d’affectation.
Peu de temps après leur arrivée, quelqu’un les a guidés dans leur appartement pour s’assurer qu’ils savaient comment fonctionnaient la cuisinière à gaz et l’alarme. Toute la visite s’est déroulée en français, J.G. n’a compris que lorsque son partenaire traduisait. Chaque fois qu’il y avait un problème avec leur appartement, elle devait demander à son partenaire de soumettre une demande à la mission en ligne, le système de tickets pour demander une assistance de maintenance – auquel les conjoints n’ont pas accès. Pendant que son partenaire était au travail, l’équipe de maintenance venait et ne parlait que français, obligeant J.G. à l’appeler pendant ses heures de travail pour qu’il traduise pour elle.
Avec la barrière linguistique et le travail à distance depuis leur appartement, J.G. dit qu’il était difficile pour elle de rencontrer des gens. Lorsque l’ambassade a organisé un événement pour la fête du Canada, on lui a dit qu’elle était réservée aux employés.
« Je ne me sentais pas soutenue », dit-elle, ajoutant qu’il était également difficile de raconter ses difficultés à ses amis restés au pays, qui ne pouvaient pas comprendre ce qu’elle traversait.
« Ils pensent que si tu vis dans un bel appartement, à l’étranger, avec une aide ménagère, tu vis une vie de rêve dans un château, alors que c’est très souvent le contraire. Et vous n’avez personne à qui parler. »
Compétences et expérience, mais pas d’opportunités
R.L., qui était auparavant dans les Forces armées canadiennes, est maintenant à sa première affectation en tant que conjoint au Pérou, mais a effectué deux affectations internationales à son poste précédent. Tout comme J.G. au Sénégal, R.L. dit qu’il n’y avait pas de formation linguistique avant leur déménagement.
« Quand vous êtes assis ici [à la maison] tout le temps, vous avez une énorme barrière linguistique, et toute votre famille et vos amis sont au Canada. Ça devient ennuyeux au bout d’un moment », dit-il.
Alors que R.L. avait initialement un contrat à distance en tant qu’analyste des menaces pour son ministère à Ottawa, le travail l’obligeait à être à l’ambassade tous les jours. Cependant, le gouvernement n’était pas disposé à payer un bureau à l’ambassade pour lui, ce qui a entraîné l’annulation du contrat. Depuis lors, R.L. dit qu’il y a eu peu d’autres possibilités de travail, et celles qui sont offertes sont des tâches comme déchiqueter du papier ou déplacer des meubles des appartements des gens.
« J’ai quitté les Forces canadiennes avec une quantité incroyable d’expérience, de compétences et de connaissances, et les certifications ne signifient rien », dit-il, ajoutant que même les emplois gouvernementaux au Canada auxquels il a postulé n’ont pas été fructueux.
« Je pense que ce n’est pas une bonne idée de faire une autre [affectation] en tant que conjoint sans avoir quelque chose de tangible à faire », dit-il lorsqu’on lui demande s’il voudrait en faire une autre.

Kate et son mari à New Delhi.
Sacrifier sa carrière
S.D. doit faire le choix difficile, partir pour une deuxième affectation avec son mari, ou rester au Canada pour ne pas avoir à abandonner l’emploi au gouvernement pour lequel elle a travaillé dur.
Après avoir appris qu’ils repartent en affectation, S.D. a parlé à son gestionnaire et à son directeur pour voir si elle pouvait continuer son travail par télétravail, une idée avec laquelle ils n’étaient pas à l’aise, même si S.D. disait qu’elle était d’accord pour travailler aux heures canadiennes à l’étranger.
En décembre, elle a envoyé un courriel à l’unité des conjoints d’Affaires mondiales Canada (AMC) pour voir s’ils pouvaient l’aider ; après un mois de silence, ils ont répondu en disant qu’ils ne pouvaient rien faire et que cela dépendait de son gestionnaire.
« Présentement, je ne sais pas quoi faire. Je dois décider s’il est possible pour moi de quitter mon emploi actuel et d’aller avec mon mari ou si je le laisse partir seul. Honnêtement, c’est difficile. Ce n’est pas une décision facile à prendre, surtout parce que j’ai un enfant de quatre ans. »
Ayant déjà été affectée au Bangladesh avec son mari, S.D. sait ce que c’est que d’être en affectation sans travail significatif, ajoutant qu’elle s’est sentie complètement perdue la première année de l’affectation.
« Les heures de travail de mon mari ont augmenté… surtout les six premiers mois. La plupart du temps, il rentrait à la maison vers 23 heures. Alors, imaginez-moi rester à la maison, ne rien faire et déprimer », dit-elle. « J’ai travaillé en psychologie, j’ai donc appris à m’adapter et à m’outiller pour sortir de cette spirale, mais honnêtement, je ne suis pas une super-woman. »
Elle a activement cherché du travail et a finalement obtenu un contrat à court terme avec le Haut-Commissariat britannique. Cependant, l’idée de repartir à l’étranger sans emploi à long terme la rend hésitante à quitter son poste actuel.
« Le travail était très gratifiant pour mon mari. Il adorait son travail », explique-t-elle. « C’était agréable pour moi d’apprendre une culture différente aussi. Mais en termes d’expérience de travail ou de trouver quelque chose pour moi, je trouve cela extrêmement frustrant. Honnêtement, ce n’était pas facile à gérer. Que dois-je faire pour ma propre carrière ? »
Citoyens de seconde zone
Ancienne agente politique pour Affaires mondiales Canada, N.S. sait ce que c’est que d’être en affectation en tant qu’agente du service extérieur et en tant que conjointe d’un agent. Débutant sa carrière au service extérieur en 2003, ce n’est qu’en 2015 qu’elle est partie pour sa première affectation en tant que conjointe en Inde.
Au cours de sa deuxième année à Delhi, elle a postulé à trois postes différents à l’ambassade et n’en a obtenu aucun ; lorsque son partenaire et elle sont partis pour leur affectation suivante à Dakar, elle a postulé à un poste politique subalterne et n’a même pas obtenu d’entretien.
« J’étais vraiment frustrée et en colère parce que j’étais une très bonne agente du service extérieur… J’avais l’impression qu’ils se contentaient de belles paroles concernant leur politique d’emploi des conjoints », dit-elle, ajoutant qu’elle a également postulé à un emploi d’employé recruté sur place (ERP) en Inde, qui est normalement réservé au personnel local et parfois ouvert aux conjoints. Cependant, après avoir appris qu’elle ne serait payée que 300 roupies de l’heure, l’équivalent d’environ 5 dollars canadiens, elle a choisi de ne pas prendre le poste.
« J’ai trouvé particulièrement scandaleux que ce soit mon propre employeur, en gros, qui m’offre de travailler à un salaire loin des salaires minimums au Canada. Il y avait aussi des courts contrats de 18 ou 20 dollars de l’heure pour superviser des travailleurs ou d’autres tâches comme ça, mais j’ai dit non, je ne pense pas pouvoir faire ça. Je serais trop maussade. »
Bien qu’elle ait fini par obtenir un contrat de quatre mois à l’ambassade, elle dit que sa situation comme conjointe l’a laissée avec un sentiment d’être une personne sans importance.
« C’était vraiment dur. Je suis sûre que c’est dur pour tout le monde, mais c’était particulièrement dur, ayant été une agente moi-même. J’étais dépendante de mon conjoint et j’étais exclue », dit-elle, expliquant que lorsque des choses allaient mal avec leur appartement, elle ne pouvait pas appeler le Haut-Commissariat mais devait demander à son mari de soumettre une demande de mission en ligne (DME).
« Mais c’était moi qui étais à la maison, donc c’était moi qui gérais tous les problèmes, c’était un peu un jeu du téléphone arabe parce que je devais lui dire ce qui n’allait pas. Et il devait s’en souvenir, et au moment où le gars arrivait, parfois le problème n’avait pas été communiqué. Je ne sais pas où la rupture de communication se produisait, mais c’était une chose de plus à faire pour mon mari. Cela m’a vraiment donné l’impression d’être une citoyenne de seconde zone parce que je ne pouvais pas le faire moi-même. »

S’adapter à vivre dans un nouveau pays implique d’apprendre à connaître les gens. Kate a eu le privilège de visiter un bidonville à New Delhi tout en prenant des photos pour CanAssist, une œuvre de bienfaisance gérée par l’ambassade.
Des humains avec les mêmes besoins et insécurités
En plus du rapport McDougall de 1981, des documents et des sondages réalisés par des conjoints en 2016 ont exprimé les mêmes préoccupations. Meagan, du Réseau des familles de diplomates canadiens, dit qu’il est frustrant de regarder le temps passer et voir que près d’une décennie plus tard, rien n’a changé.
Quant à savoir pourquoi le problème stagne depuis des décennies, elle pense que c’est parce que le gouvernement ne considère pas que c’est un problème dont il est responsable. Leur relation est avec leurs employés et s’assurer qu’ils font du bon travail, et c’est là que leur implication s’arrête. Cela fait en sorte qu’une partie de la fonction publique doit fonctionner comme dans les années 1950, et de nombreux conjoints, comme ceux qui partagent leurs histoires ici, se sentent comme des citoyens de seconde zone.
Mais Meagan espère voir un changement, grâce au réseau nouvellement créé.
«Maintenant, nous avons des connexions entre-nous, nous avons de la motivation à s’entraider, nous avons des compétences, et je pense qu’il y a des gens qui devront nous écouter si nous avons une masse critique de membres qui vivent les mêmes défis nous leur présentons la situation. »
Depuis la publication de cet article, le RFDC a maintenant un conseil d’administration complet et plus de 300 membres.
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Parfois, j’ai l’impression d’être le petit bonhomme jaune dans Google Maps, projeté dans un quartier inconnu, je dois comprendre ce qui m’entourre dans cette nouvelle vie avec très peu d’aide. Mon mari a un emploi garanti dans chaque pays où nous déménageons, mais ma trajectoire à moi est floue. Bien que j’aime l’aventure, qui va avec le fait de vivre dans un nouvel endroit, je ne peux pas passer chaque jour à explorer, je dois aussi essayer de me construire une vie, dans un endroit temporaire, une tâche difficile surtout lorsqu’il n’y a pas beaucoup de soutien.
« Je voudrais sentir que je suis une personne, un être humain légitime, qui a la même importance que l’employé », dit J.G. au Sénégal. « Je comprends que sur le plan professionnel, je suis la conjointe, et c’est lui qui travaille, mais nous venons à nos affectations en tant que deux humains égaux, avec les mêmes besoins et insécurités. »

KATE MACKENZIE est une journaliste indépendante, écrivaine et photographe basée à Mexico. Elle a toujours aimé écrire et la réflexion et la profondeur que cela exige, et elle a obtenu son diplôme en journalisme en 2021. Son travail a été publié dans le magazine Maclean’s, le Calgary Herald, CityNews, et d’autres.












































