Le RFDC est un organisme bénévole constitué d'une équipe de conjoints d'employés du GdC qui oeuvrent à bâtir des ponts et défendre les intérêts des familles de diplomates canadiens à l'étranger.

En coulisses: “Spouses of the world” 
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Spouses of the World: Bullet Dodging Behind Diplomatic Glamour. Edited by Linn Eleanor Zhang. Kent, UK: Sabrestorm Stories Ltd, 2021. ISBN 978-1913163013. (244 pages)

Vous connaissez le paradoxe : nos vies sont riches en opportunités, mais entremêlées de perturbations que la plupart des gens ne voient pas. Spouses of the World: Bullet Dodging Behind Diplomatic Glamour offre quelque chose de rare : un espace où des expériences qui nous interpellent sont partagées.. Ce n’est pas un manuel pratique ni un carnet de voyage. C’est comme entrer dans une pièce remplie de gens qui nous disent « Nous comprenons. »

Des récits honnêtes, un ton compatissant

Ces seize récits ne cherchent pas à impressionner ou faire réagir ; ils partagent des histoires vécues. Ils illustrent bien les attentes, versus la réalité de la vie qu’on a choisie. Les carrières mises en pause puis réinventées. Les enfants qui construisent leur identité à travers des langues et des continents variés. Le ton n’est pas amer : il est lucide et généreux.

Les auteurs viennent de Malaisie, du Canada, de Slovénie, de Colombie, d’Israël et d’ailleurs. Leurs histoires reflètent la réalité des familles diplomatiques canadiennes : déménagements fréquents, adaptation culturelle, différences entre les systèmes scolaires, transformations identitaires et sacrifices professionnels.

Que vous soyez un(e) conjoint(e) débutant(e) en préparation de départ, un(e) partenaire aguerri(e) jonglant avec de multiples affectations, ou un(e) conjoint(e) étranger(ère) cherchant à naviguer le monde complexe de ces questions identitaires, vous y trouverez peut-être votre histoire. 

Lire ces récits donne l’impression de prendre un café avec des pairs qui comprennent nos réalités

Il existe une forme particulière de solitude qui vient avec le fait de vivre une expérience que personne d’autre ne semble comprendre. Vous êtes à un souper au pays, et quelqu’un demande tout bonnement : « Alors, la vie à [insérer la ville exotique]? Ça doit être formidable! » Vous souriez et répondez vaguement que tout se passe bien malgré les défis. Comment devrait-on répondre? Expliqué que vous avez passé une matinée perdu dans un supermarché parce que vous ne pouviez pas lire les étiquettes, que le caissier parlait trop vite et que c’est à cet instant que vous vous demandiez pourquoi vous aviez choisi cette vie ? Que votre conjoint a encore travaillé tard et que vous avez soupé seul(e) ? Que vous vous demandez qui vous êtes, maintenant que votre carrière a disparu et que vos amis sont dispersés sur plusieurs continents?

La plupart des gens ne disent pas ces choses. Non pas parce qu’elles sont fausses, mais parce que les dire à voix haute reviendrait à trahir un contrat tacite : celui selon lequel nous devons être reconnaissants de cette opportunité extraordinaire. Nous devons être assez aventureux pour tout gérer, et assez résilients pour ne pas avoir besoin d’aide. Publier des photos soigneusement choisies sur les réseaux sociaux et passer ces difficultés sous silence devient souvent la norme, car la plupart ne veulent pas entendre parler du coté difficile, d’une vie qu’ils perçoivent comme privilégiée.

Bien sûr que nous sommes chanceux ! Mais cela s’accompagne de défis uniques, difficile à expliquer.

Les récits sur la vie des conjoints diplomatiques sont rares. Il existe des guides pratiques : comment tout emballer pour un envoi outre-mer, quels vaccins prévoir, comment choisir une école internationale. Il y a aussi les magazines mettant de l’avant les dîners d’ambassade et les destinations exotiques. Et des blogs qui conservent un ton joyeux même lorsqu’ils parlent de leurs difficultés. Mais les histoires qui témoignent simplement de la complexité de cette vie, comme un ami qui s’assoit à vos côtés et accueille les émotions difficiles sans chercher à les rationaliser ni transformer tout en positif, ces histoires-là, elles sont rares.

Peut-être cette rareté vient-elle du fait que les conjoints diplomatiques occupent une position sociale étrange : assez privilégiés pour que se plaindre paraisse ingrat, mais assez tiré à gauche et à droite pour que les privilèges de cette vie  ne résolvent pas tout facilement, et trop isolés pour trouver quelqu’un qui comprenne vraiment tout ça. Ni tout à fait expatriés (le travail de notre conjoint(e) façonne tout), ni “dépendant(e)” au sens corporatif (le contexte diplomatique ajoute des défis spécifiques), ni vraiment locaux. Nous appartenons à une catégorie si pointue, que rare sont ceux qui en saisissent les nuances. 

Les préfaces de figures éminentes:  Marina Wheeler, Phil McAuliffe (The Lonely Diplomat) et Markku Keinänen (ancien représentant permanent de la Finlande auprès de l’UE),  reconnaissent à la fois la résilience des conjoints et la nécessité pressante d’un soutien institutionnel plus important. Leurs remarques soulignent un message central : la diplomatie fonctionne mieux lorsque les familles s’épanouissent.

Ce que le livre ne fait pas

Cet ouvrage n’offre pas de solutions faciles, ni de guides étape par étape, ni l’assurance que tout ira bien. Il ne minimise pas les concessions de ce choix de vie et ne prétend pas qu’une attitude positive suffise à résoudre ces problèmes structurels. Ce qu’il fait, en revanche, c’est témoigner de cette réalité. Oui, c’est difficile, et vous ne l’imaginez pas. D’autres ont emprunté cette voie! Il existe des stratégies, des ressources, des communauté (comme le RFDC 😛 ) mais c’est à vous de trouver votre voie.

Le mythe du glamour et pourquoi il compte

Le sous-titre du livre, Bullet Dodging Behind Diplomatic Glamour, annonce immédiatement son double propos. Oui, il y a des dîners avec des dignitaires, mais comme l’écrit Agnes Fenyvesy à propos de son affectation à Londres, la réalité a vite divergé de sa garde-robe soigneusement choisie de tenues de soirée. Le personnel de l’ambassade était trop occupé pour accueillir les nouveaux, les restrictions budgétaires limitaient les invitations aux conjoints, et la vision féerique de réceptions permanentes s’est dissoute en longues journées de solitude tandis que son mari travaillait tard.

Cette tension entre attentes et réalité traverse toute la collection comme un fil reliant des expériences disparates en un tout cohérent. Comprendre ces défis est essentiel pour les familles qui se préparent à partir. Le stéréotype de la « princesse Ferrero Rocher », comme le nomme ironiquement Carmen Davies, ne crée pas seulement des attentes irréalistes ; il isole activement les conjoints en rendant leurs difficultés illégitimes. Si tout le monde croit que vous vivez un conte de fées, qui voudra entendre parler de vos soucis pour trouver un conseiller financier ou de votre carrière interrompue pour la troisième fois ?

Carrière et identité

Les récits montrent que la perte d’identité professionnelle accompagne souvent les affectations diplomatiques. Chaque déménagement signifie non seulement chercher un nouvel emploi, mais redéfinir ce que « travailler » veut dire, dans des contextes où les diplômes ne sont pas reconnus, où la langue est une barrière, ou où les conjoints diplomatiques n’ont tout simplement pas le droit de travailler.

Le livre excelle à montrer comment cette rupture professionnelle s’aggrave avec le temps. « Sans carte de visite à échanger lors des événements, les gens passaient simplement leur chemin. » Le message est clair : dans les cercles diplomatiques, on est ce que l’on fait professionnellement ; et si l’on n’est « que » le conjoint, on n’existe pas vraiment.

Après des années à suivre la carrière de leur partenaire, les conjoints de diplomates se retrouvent avec « un parcours professionnel en dents de scie, voire inexistant », des perspectives de retraite réduites, et des qualifications parfois « obsolètes ». Le livre n’offre pas de faux réconforts, mais propose des stratégies concrètes.

Le paradoxe de l’amitié

Aucune complication relationnelle n’émerge de façon plus poignante que le paradoxe de l’amitié : savoir que toute amitié nouée à une date d’expiration.. Plusieurs contributeurs y font directement référence.

Britten Holter, comme enfant de diplomate, l’exprime avec une clarté saisissante : « Les amitiés que j’ai construites lors des affectations n’ont pas duré. J’ai demandé à mes deux frères s’ils étaient encore en contact avec des amis rencontrés dans les pays d’affectation. Ils ont tous deux répondu non. » Elle décrit comment elle essayait de se protéger en « ne s’attachant pas trop aux gens », sans que cela ne fonctionne vraiment.

Marzia Brofferio Celeste apporte une perspective adulte :

« Certains vieux amis ne seront plus aussi proches, mais cela signifie qu’il y aura de la place pour de nouvelles amitiés, probablement plus en phase avec la nouvelle personne que je suis devenue. »

Elle décrit une forme de tri, acceptant de perdre certaines relations pour en créer d’autres, plus adaptées à son évolution.

Le livre suggère que cela engendre une approche particulière de l’amitié : intense mais limitée dans le temps. Agnes Fenyvesy explique : « J’ai gardé de bons liens avec les participants que j’ai rencontrés… Grâce à ces personnes formidables, j’ai appris la politique, l’éducation, la santé et la vie dans des pays comme la Hongrie, le Mexique, la Suisse, la Corée du Sud, la Turquie, la Tunisie, la Colombie, la Slovaquie et l’Iran. » Ces relations sont riches et significatives, mais chacun sait qu’elles s’inscrivent dans un cadre temporel restreint.

Ce paradoxe de l’amitié touche particulièrement les relations avec les habitants du pays hôte. Quand Nina Rousu évoque sa nourrice ou son personnel au Kenya et en Ouganda, elle parle de personnes essentielles au fonctionnement et au bien-être émotionnel de sa famille, tout en sachant dès le départ que ces liens prendraient fin avec la mission. Cette conscience façonne subtilement les relations : elles sont à la fois sincères et provisoires.

La notion particulière de « chez soi »

Le livre explore aussi le retour « à la maison » ce choc culturel inversé qui prend les familles au dépourvu. Marzia Brofferio Celeste consacre un chapitre entier à ses trois retours en Italie, chacun plus déstabilisant que le précédent.

Son cadre d’analyse est éclairant : après une affectation, il y a souvent une phase de « lune de miel » où tout le monde est ravi de vous revoir. Puis vient la désillusion : on réalise que, pendant qu’on a changé, la maison, elle, a changé différemment, ou pas du tout. Le boucher qui préparait votre rôti préféré est parti à la retraite, vos amis parlent d’émissions que vous n’avez pas vues et de livres que vous n’avez pas lus, les camarades de vos enfants ont tissé des liens qui les excluent. Le plus douloureux : quand vous tentez d’expliquer les difficultés de la vie diplomatique, on vous rétorque : « Tu savais à quoi t’attendre. »

Ce qui rend l’analyse de Marzia précieuse, c’est sa reconnaissance que chaque retour enseigne comment mieux vivre le suivant, mais que le premier est toujours brutal. Lors de son troisième retour à Rome, après Londres, elle a mieux vécu la transition grâce à des attentes plus réalistes, une arrivée planifiée avant la rentrée scolaire, et une acceptation des différences plutôt qu’une résistance.

Carmen Davies, épouse mexicaine d’un diplomate britannique, ajoute une dimension supplémentaire : pour les conjoints nés à l’étranger, le « chez soi » est souvent un lieu où ils n’ont jamais vraiment appartenu. Après des décennies à l’étranger, elle se considère comme appartenant « à plusieurs pays », véritablement mondialisée. Mais ce cosmopolitisme a un prix : celui de ne jamais se sentir complètement à sa place nulle part.

Le conjoint né à l’étranger : une double déstabilisation

Le chapitre de Carmen Davies traite explicitement des défis uniques des conjoints nés à l’étranger — ceux qui ne sont pas originaires du pays que leur partenaire représente. En tant que Mexicaine mariée à un diplomate britannique, elle a dû non seulement affronter les ajustements communs à tous les conjoints, mais aussi un apprentissage supplémentaire : maîtriser la culture et la langue de son mari au-delà de la simple fluidité, et constamment prouver sa légitimité dans un rôle supposant une nationalité partagée.

Les conjoints étrangers doivent apprendre non seulement la langue mais aussi les expressions idiomatiques, non seulement la culture mais les non-dits, non seulement l’étiquette mais les marqueurs sociaux subtils que les natifs intègrent inconsciemment.

Elle décrit avoir étudié la culture et l’histoire britanniques avec l’intensité d’une formation professionnelle, car cela faisait, en un sens, partie de ses compétences requises.

Le livre montre comment ces conjoints deviennent souvent des passerelles culturelles : l’identité mexicaine de Carmen est devenue un atout lors d’affectations en Amérique latine ; les compétences en design de Monica, Italienne, ont aidé à représenter le design letton à Londres. Mais ce rôle de médiation a un coût : celui d’une performance culturelle constante, de la pression à être « plus britannique que les Britanniques », et d’une érosion progressive de sa propre identité.

Pour les conjoints canadiens mariés à des diplomates étrangers, ou inversement, ces chapitres offrent une reconnaissance précieuse du travail invisible qu’ils accomplissent.

Les enfants : la variable difficile à maîtriser

La plupart des parents tentent de minimiser l’impact négatif de la vie diplomatique sur leurs enfants. Le témoignage rétrospectif de Britten Holter, écrivant à l’âge adulte après une enfance diplomatique, apporte une lucidité rare.

Elle souligne les coûts : chaque déménagement signifiait quitter des amitiés en pleine maturation, changer de système scolaire au moment où elle commençait à s’y adapter, et devoir sans cesse redéfinir son identité. Mais elle reconnaît aussi les avantages : flexibilité linguistique, aisance culturelle et capacité d’adaptation qui lui servent à l’université.

Nina Rousu, décrivant sa grossesse et sa maternité en Ouganda et au Kenya, éclaire une autre facette : la manière dont la vie diplomatique influence non seulement le développement des enfants mais aussi l’expérience de la parentalité elle-même.

Pour les conjoints nés à l’étranger, les enfants posent des défis supplémentaires autour de l’héritage, de la langue et de l’appartenance. Le foyer de Monica — mère italienne, père letton, vivant à Londres — en est une étude fascinante. Son fils Vittorio, né à Londres, parle italien avec elle, letton avec son père et anglais à l’école. Monica s’efforce de préserver ces trois langues : « Je voulais vraiment que mon enfant soit trilingue, car c’était un moyen de développer ses trois identités et cultures. »

Mais le livre montre que ces enfants finissent souvent par s’identifier davantage au pays d’accueil qu’à ceux de leurs parents. Monica admet : « Je dirais qu’il est anglais, car il est né à Londres et n’a connu que la vie britannique. » Malgré ses racines italiennes et sa citoyenneté lettone, Vittorio se considère comme anglais — une réalité que sa mère accepte avec ambivalence.

La dynamique linguistique au sein de leur foyer illustre un phénomène plus large. Bien que le père parle à Vittorio en letton, l’enfant répond presque toujours en italien. Le letton reste sa langue la plus faible, et il la rejette : « Quand mon mari commence une conversation en letton, mon fils répond en italien. Après un moment, mon mari finit par passer à l’italien. » Ce rapport de force linguistique révèle que, malgré les intentions parentales, les enfants décident eux-mêmes de leur appartenance culturelle.

L’expérience de Carmen ajoute une perspective historique. Ses parents ont quitté l’Indonésie pour l’Australie lorsqu’elle avait deux ans. Elle a grandi en parlant « un mélange de Bahasa, de sundanais, de néerlandais et d’anglais », mais répondait toujours en anglais, la langue où elle se sentait le plus à l’aise. Plus tard, vivant en Indonésie, elle s’est reconnectée à sa famille, tout en concluant : « Je sens que j’ai des racines en Indonésie et un fort sentiment d’appartenance, mais ce n’est pas ma maison. »

Santé mentale : la crise dont on ne parle pas assez

Le chapitre de Julia Gajewska-Pratt sur sa survie à une attaque des Khmers rouges au Cambodge pendant la mission de son mari est particulièrement marquant. Elle y décrit, sans détour, le stress post-traumatique (TSPT) dans les familles diplomatiques. Son récit — allongée dans un couloir d’hôtel pendant que les roquettes explosaient dehors, puis reprenant le lendemain comme si de rien n’était — rend parfaitement ce côté surréaliste des crises dans la vie diplomatique.

Mais ce qui donne toute sa force à son témoignage, c’est ce qui vient après : les crises d’angoisse qui durent des années, la peur des espaces clos, les feux d’artifice qui réveillent les souvenirs. Elle raconte la thérapie qu’elle a suivie (et celle qu’elle aurait dû suivre), la manière dont sa famille a appris à s’adapter à ses réactions, et le lent chemin de la reconstruction.

Le livre montre à quel point les problèmes de santé mentale dans ces familles rencontrent des obstacles uniques : la peur que demander de l’aide nuise à la carrière du conjoint, l’absence de suivi médical d’un poste à l’autre, et l’isolement qui empêche souvent de réaliser qu’on va mal.

Les conjoints masculins : une minorité invisible

La dernière partie du livre, « Les conjoints diplomatiques masculins », est frustrante par sa brièveté — quelques courts témoignages plutôt que de vrais chapitres. Mais cette rareté dit déjà beaucoup. L’éditrice explique que, malgré de nombreux appels, peu d’hommes ont accepté de participer. Ceux qui l’ont fait en donnent la raison : beaucoup ne se reconnaissent pas dans le terme de « conjoint diplomatique », surtout s’ils avaient leur propre carrière avant.

Les quelques fragments qu’on lit sont révélateurs. L’un parle de « la recherche éternelle d’un emploi » et de ce trou de trois ans sur son CV devenu un obstacle infranchissable. Un autre raconte la pression sociale selon laquelle « un homme doit travailler » et son malaise face à la dépendance financière. Un troisième dit avoir retrouvé un équilibre grâce au sport — revoir du rugby à la télé, après onze ans d’absence, c’était comme rentrer à la maison.

Ces voix comptent, car elles montrent combien l’expérience reste genrée. Les femmes sont interrogées sur leurs sacrifices ; les hommes, eux, sont supposés travailler. Les femmes créent plus facilement des réseaux entre conjoints, tandis que les hommes se sentent souvent exclus des clubs de « femmes diplomatiques » ou mal à l’aise dans des cercles majoritairement féminins.

Ni touriste, ni local

Plusieurs auteurs décrivent ce sentiment d’entre-deux : on n’est plus un touriste, mais on ne sera jamais complètement local non plus. Carmen Davies raconte qu’à Jakarta, « certaines personnes pensaient que j’étais du coin » à cause de ses origines asiatiques. Cela créait parfois des malentendus : des habitants étaient surpris d’apprendre qu’elle était étrangère, ou faisaient des suppositions gênantes sur son identité. Cette ambiguïté — avoir l’air locale sans l’être — engendrait une sorte de tension permanente dans les relations.

Le problème du privilège

Un fil rouge traverse ces chapitres : une réflexion honnête, parfois inconfortable, sur le privilège et la façon dont il influence les relations dans les pays d’accueil. Plusieurs auteurs parlent du fossé économique immense entre les familles diplomatiques et les habitants, et des dilemmes que cela provoque.

M. Mohammed raconte ses trajets en voiture au Honduras : « Certains jours, mon cœur se serrait, j’avais envie de pleurer » en voyant des enfants mendier, des personnes handicapées dans la rue, « des femmes vendant des babioles avec leur bébé dans le dos, des enfants pieds nus fouillant les poubelles ». Elle ajoute : « Mon mari diplomate me disait de rester forte et de traiter tout le monde avec égalité : que tu sois président ou femme de ménage, tu restes un être humain digne de respect. »

C’est une belle philosophie, mais le livre montre combien il est difficile de l’appliquer : quand tes enfants vont à une école internationale hors de prix alors que d’autres mendient dehors, quand tu as des gardes de sécurité que tes voisins n’ont pas, quand tu peux être évacuée pendant une crise alors que les locaux restent, ces inégalités finissent par colorer toutes les relations.

Emilia Atmanagara en parle avec franchise à propos de son bénévolat : « J’ai rencontré des gens de tous horizons, certains vivant des situations très dures. Cela me rappelle à quel point j’ai de la chance. » Ce genre de phrase sonne juste, mais interroge : utiliser la pauvreté des autres pour mesurer sa gratitude est une position inconfortable, même quand l’intention est sincère.

Le livre ne prétend pas résoudre cette tension, mais il l’assume. Les auteurs reconnaissent que le privilège diplomatique offre à la fois des chances (aider, découvrir, apprendre) et des barrières (rendre impossible toute égalité réelle dans les relations). En avoir conscience ne supprime pas le problème, mais rend les liens plus honnêtes.

Créer des communautés : une bouée de sauvetage

Le chapitre d’Agnes Fenyvesy sur la création du Diplomatic Spouses Club of London (DSCL) est à la fois un guide pratique et une réflexion sur l’importance du lien social. En arrivant à Londres, elle imaginait un tourbillon de réceptions et d’événements. En réalité, elle se retrouvait seule, son mari souvent au travail, sans invitations automatiques ni réseau.

Sa solution ? Monter de toutes pièces un club pour les conjoints diplomatiques. Ce projet montre l’esprit d’initiative que beaucoup développent au fil des affectations. Ce qui rend son histoire précieuse, c’est son honnêteté sur les difficultés : apprendre à déléguer, gérer les bénévoles peu fiables, composer avec les ego et les cultures différentes, et surtout affronter le moment où il faut tout quitter à la fin du poste.

Elle souligne aussi que ce type d’organisation ne convient pas à tout le monde : certains préfèrent la solitude ou construisent leurs réseaux plus naturellement. Mais pour ceux qui ont besoin de structure, son exemple offre une vraie feuille de route.

Dernières réflexions

Le message collectif du livre est clair : la vie diplomatique offre des privilèges incroyables — voyages, immersion culturelle, amitiés internationales, épanouissement personnel — mais tout cela a un coût qu’il faut reconnaître. En parler ne nie pas la chance d’y participer, au contraire : cela permet de choisir cette vie en connaissance de cause.

La diplomatie demande aux familles de se reconstruire sans cesse, d’échanger la stabilité contre l’aventure, les racines contre des ailes. Ce livre montre que l’échange peut en valoir la peine, à condition d’avoir les yeux ouverts, des soutiens solides, et la conscience que derrière chaque réception au champagne se cache quelqu’un qui a passé l’après-midi à jongler entre devises, consoler un enfant en manque de ses amis ou retoucher encore son CV.

Spouses of the World ne cherche pas à embellir la réalité. Ces essais ne sont pas des concours de qui a le mieux survécu au déracinement. Ce sont des lettres de personnes qui ont appris, aimé, pris des risques et continué à avancer. Certaines ont créé des clubs. D’autres ont demandé de l’aide. Certaines ont trouvé des carrières nomades, d’autres un sens dans le simple fait de rendre les lieux plus humains. Toutes ont appris l’art courageux de raconter leur expérience sans la minimiser.

Spouses of the World: Bullet Dodging Behind Diplomatic Glamour. Edited by Linn Eleanor Zhang. Kent, UK: Sabrestorm Stories Ltd, 2021. ISBN 978-1913163013. 244 pp.

Portrait de Linn Eleanor Zhang, l'éditrice de 'Spouses of the World', souriante et appuyée contre un mur.

À propos de l’éditrice : La Dre Linn Eleanor Zhang est chercheuse et éducatrice, spécialisée dans la mobilité internationale, l’expatriation et les parcours de vie multiculturels. Dans cet ouvrage, elle réunit seize essais sincères écrits par des conjoints de diplomates issus de différents continents et générations, offrant un espace où nos expériences sont reconnues et nos forces mises en lumière..

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